Coopérer en microfinance et microassurance
avec le Sud
10 mars 2020

Microfinancement pour les réfugiés : avancer à pas de bébés

Quelle femme inspirante ! Et quelle présentation passionnante ! Les réactions ont été nombreuses - et surtout élogieuses - après le Microfinance Lunch Break du 5 février 2020. L'oratice était Alia Farhat, manager chez Al Majmoua, une institution libanaise de microfinance (IMF). Dans son profil LinkedIn, la motivation d’Alia est claire : elle veut faire du monde un endroit meilleur (« making the world a better place »). Pour ce faire, elle rend notamment le microfinancement accessible aux réfugiés syriens au Liban. Un travail de pionnier, semble-t-il.

Les apparences versus la réalité

« Les réfugiés : les gens qui vivent dans des camps, qui prennent la mer dans des bateaux bondés et qui se rendent massivement en Europe. » Voilà l’image que la plupart d’entre nous nous faisons. Laissez-moi tout de suite nuancer tout cela.

Selon l'Agence des Nations unies pour les Réfugiés, environ 68 millions de personnes ont fui leur pays en 2018. 85 % d’entre eux résident dans des pays du Moyen-Orient et d’Afrique, une petite minorité en Europe. À titre de comparaison : Le Liban, qui compte 1,5 million de réfugiés, compte en moyenne 164 réfugiés pour 1000 habitants, contre 2,7 dans des pays comme la Belgique.

Des gens comme vous et moi

La réalité est également nuancée à d’autres niveaux. La population de réfugiés est aussi diversifiée que le reste de la société. Ce sont des gens comme vous et moi. Dans leur pays d'origine, ils avaient leur propre entreprise, étaient étudiants ou agriculteurs. Et ils apportent leurs talents, leurs compétences et leurs connaissances avec eux. Au lieu de les considérer comme des réfugiés qui cherchent de l'aide, nous pouvons aussi les voir comme des personnes qui, avec leurs talents, peuvent contribuer au développement de notre économie.

Chez Al Majmoua, c'est comme ça que nous les voyons. Il nous semblait donc logique de leur offrir nos services, comme nous le faisons pour les Libanais. Voilà pourquoi nous avons abordé ce nouveau segment de la population.

Pas à pas

Nous ne nous sommes pas lancés du jour au lendemain. Les choses ont évolué pas à pas. Et comme nous avons dû tout inventer nous-mêmes, faute d’exemples, et ne pas prendre trop de risques au niveau financier, nous avons vraiment évolué à pas de bébé.

Nous nous sommes surtout concentrés sur les réfugiés qui resteraient peut-être au Liban - les gens avec des enfants, par exemple - et sur les Syriens qui avaient déjà une petite activité. Au début, nous avons uniquement donné des crédits de groupe. Ce n’est que lorsque nous avons pu nous assurer que tout se passait bien que nous avons commencé les emprunts individuels. Au départ, nous fonctionnions avec des cautions données par des Libanais, mais il s'est avéré que le pourcentage de crédits non remboursés restait largement en dessous de la norme acceptée. Nous avons donc laissé tomber cette condition. Aujourd'hui, il est clair que les risques pour nous, en tant qu’IFM, ne sont pas plus importants que pour les clients libanais.

Les connexions sont essentielles

Nous parcourons également tout un processus dans les formations que nous dispensons dans des groupes (volontairement) mixtes de Syriens et de Libanais. Prenez par exemple la formation budgétisation pour les groupes de femmes. Lors des premières sessions, les participantes se trouvent dans deux groupes distincts et n’échangent pas un mot. Ce n’est qu’après quelques séances qu’elles commencent à parler, toujours prudemment. Et elles finissent par découvrir qu’elles ont des intérêts communs et sont confrontées aux mêmes problèmes. Ce processus de découverte et de connexion est crucial. Cela prend du temps, mais cela paie. De nouvelles amitiés se créent. Et à la fin de la formation, elles forment spontanément des groupes mixtes pour demander un crédit de groupe. 

Exercice d’équilibre

Aujourd'hui, les réfugiés représentent 15 % de notre clientèle. Et nos recherches confirment que notre soutien leur est vraiment bénéfique. Ils bénéficient d'un meilleur accès à la nourriture et aux soins de santé, leurs revenus augmentent et leur logement s'améliore. Ils s'intègrent également davantage.

Pour l’instant, nous nous en tenons à ces 15 %. Le gouvernement et les médias suivent avec méfiance ce que nous faisons et nous ne voulons pas perturber notre relation avec eux. S'ils qualifient notre travail avec les Syriens de trahison, nous perdrons le soutien de la population. Et celui-ci est crucial.

Nous avançons donc constamment en équilibre sur un fil. Mais pas à pas - toujours avec nos pas de bébés - nous y parvenons. Et nous faisons de ce monde un endroit meilleur. »